Mon cher Bruno,

Lorsque tu avais intégré le gouvernement de l’usurpateur Ali Bongo au sortir de l’élection présentielle du 27 août 2016, remportée par l’opposant Jean Ping, je n’avais pas fustigé publiquement ta décision parce que je sais respecter les choix de mes amis. Pourtant, ta décision constituait, à n’en point douter, une remise en cause du combat que nous menions depuis des années en faveur de l’alternance dans notre pays. J’avais perçu ton rétropédalage comme un aveu sibyllin de ta faiblesse dans cette noble lutte. Mon aïeul disait : « Quand la tortue est dépassée par la marche, elle accuse la route de marcher. »

Personnellement, je n’avais pas voulu trop cogiter sur ton choix parce que la vie ne nous donne pas toujours d’explications. Parfois, le destin nous réserve des surprises auxquelles on ne s’attendait pas du tout, et qu’on ne sait pas du tout comment gérer. En 26 ans de lutte, j’ai connu pas mal de déceptions. En grandissant, j’ai compris que certaines personnes n’étaient tout simplement pas faites pour aller jusqu’au bout du combat. Et c’est exactement ce qu’il s’était passé avec toi, Bruno. « Tous les arbres de la forêt ne font pas du bois de chauffage », disait mon papy.

“Ton entrée au gouvernement des putschistes t’a grillé complètement. “

Ton choix d’intégrer le gouvernement des putschistes était une erreur politique grave. Le mécontentement se lisait sur les visages honnis de ceux qui t’avaient soutenu. Je tiens à te le dire aujourd’hui. Je n’ai pas le droit de me taire. Car, le silence a souvent des relents de trahison et de complicité. Pour le respect de la mémoire de nos défunts guides, Pierre Agondjo Okawé, Joseph Rendjambé, Pierre Mamboundou, André Mba Obame et tutti quanti, je me dois de te le dire : tu as fait un choix qui te portera longtemps préjudice à terme. « Qui veut souffrir traine son sexe dans la fourmilière », disait d’ailleurs mon grand-père.

Mon cher Bruno, en politique, on grandit et on apprend constamment. Et tout ce que l’on apprend nous fait évoluer. Ceux qui ne changent pas restent bloqués à une époque et n’arrivent pas à écrire de nouveaux chapitres dans leur carrière. Je pense que la vie donne toujours plusieurs chances aux gens. Nous avons tous nos moments de faiblesses; on fait tous des erreurs, mais il y a une différence entre reconnaître son erreur et essayer de changer. Malheureusement, tu ne changes pas. Tu restes le profito-situationniste que tu as toujours été, changeant de camp politique à tout vent, telle une abeille butinant sur des fleurs. Or, mon aïeul me rappelait que « qui mange partout sera méprisé partout. »

“Tu es sûr que tu vas bien ? Je m’inquiète de ta santé mentale. “

En intégrant un gouvernement illégitime au service d’un dictateur en fin de règne, tu avais emprunté une voie sans issue. Tu étais allé jouer dans une équipe qui n’était pas la tienne. Il ne fallait donc t’attendre à ce que tes pseudos coéquipiers te donnent la passe pour que tu marques le bus. La preuve : ils ont tout fait pour te tacler. Comment n’avais-tu pas pu entrevu cela dès le départ ? Souffrais-tu d’un début de myopie politique ou mettais-tu tout simplement des œillets ? Tu as commis une erreur grave. « Quel que soit le goût du repas, n’avale pas ta langue », me conseillait mon pépé.

Enivré par le pouvoir et drapé de ton statut de Vice-Premier ministre, chargé de l’Habitat, tu avais eu l’outrecuidance d’aller déguerpir, à la hussarde, les squatters des logements d’Agondjé. Pis, tu avais bombé le torse contre Jean Ping que tu avais trahi, après une collusion avec Mayissa et Liban Soleiman qui t’ont ensuite catapulté au gouvernement. Il aura fallu que tu sois limogé de cette instance décisionnelle de l’Etat pour que tu te reprennes à faire du ramdam. Mais le peuple s’en tamponne le coquillard. D’ailleurs, mon grand-père me rappelait que « quand la pluie te mouille, les crapauds se comparent à toi. »

Instrumentalisé par Arsène Emvahou, Frédéric Bongo et Maixant Accrombessi, tu incites aujourd’hui les Gabonais à tuer Brice Laccruche Alihanga, directeur de cabinet d’Ali Bongo et distributeur de strapontins. Tu découvres subitement sa mafia. Pourquoi ne l’avais-tu pas dénoncée quand tu étais au gouvernement ? Pourquoi n’avais-tu pas démissionné quand tu avais découvert l’oligarchie du pouvoir, que tu avais rallié avec armes et bagages ? Mon jugement n’est pas une sentence, mais je constate que tu restes l’adolescent politique que tu as toujours été. Ta mesquinerie a été masquée par les hautes fonctions que tu as occupées. « Les plumes cachent la maigreur de la poule », observait mon papy.

“Si tu aimais le peuple gabonais, tu ne l’aurais pas trahi au moment où il avait besoin de leaders pour chasser l’usurpateur Ali Bongo.”

Bruno, tu fais toutes ces simagrées pour essayer de rebondir. Si tu te souciais du peuple, tu n’aurais pas rallié son oppresseur Ali Bongo, au moment où les Gabonais avaient besoin de toi et d’autres leaders pour bouter hors de la présidence ce squatter. Si tu étais du côté du peuple, tu n’aurais pas donné des béquilles au despote au moment où il ne tenait plus sur ses deux guibolles. Tu as privilégié ton bien-être personnel au détriment de l’intérêt général. Continue sur cette lancée. Ne parle plus au nom du peuple. Celui-ci se libérera du joug de la dictature même sans leaders politiques. Mon pépé disait : « Le serpent n’a pas de mains mais il grimpe à l’arbre. »

Quand tu es sorti du gouvernement, tu t’es mis à courir en veste sous le soleil comme quelqu’un poursuivi par les matengou. Tu as subitement découvert que ton père avait été inhumé dans l’herbe à Moussamoukougou à Lambaréné et qu’il fallait aller y faire une prière. Le mois dernier, je t’ai croisé mangeant les arachides debout à la gare du Nord à Paris. Bruno, tu es sûr que tu vas bien ? Qui joue avec ton esprit ? Je m’inquiète de ta santé mentale. Tu donnes l’impression d’avoir d’antécédents psychiatriques. Apprends à te conduire en homme d’état et non en gamin. Encore un adage de mon papé : « Le sage tient sa langue dans son cœur et le fou tient son cœur sur sa langue.»

Quand on a occupé des fonctions qui ont été les tiennes, fussent-elles éphémères, il y a un certain droit de réserve à observer. Tu ne dois pas agir à hue et à dia, comme un singe fou. Règle d’abord tes problèmes de santé mentale. Il faut que tu le fasses avant que tu ne te mettes à courir dans les rues de Paris, nu comme un lombric. Profite de la gratuité des soins en France. Ton pays t’a donné la sécurité sociale. Profites-en ! « Si on te lave le dos, lave-toi le ventre », me conseillait mon papy.

Jonas MOULENDA