Mon cher Landry,

LE travail que je fais m’épuise beaucoup. Quand je rentre chez moi, le soir, je suis toujours fatigué, au point de n’être pas capable de répondre à tes lettres. Parfois, je m’endors même sur le canapé en regardant la télévision.

Je voulais venir là-bas aux Etats-Unis pendant mes congés qui commencent dans quelques jours, mais je n’ai pas assez d’argent pour payer le billet d’avion. Même s’il s’agit des congés payés, cela ne me garantit pas une grande marge financière en raison de nombreux engagements. «Avoir un grand champ n’assure pas une bonne récolte », disait mon grand-père.

Tous mes encouragements pour ton projet de mariage avec Lisa. Même si je n’ai pas d’argent pour venir t’assister à cette occasion, je t’enverrai ma contribution. Tu sais, j’ai toujours voulu de ton bonheur. Tout compte fait, j’avais raison quand je demandais de prendre ton mal en patience, après ta rupture douloureuse avec Léa, qui te faisait vive toutes les misères du monde. Je t’avais dit que tu rencontrerais une saine compagnie là-bas à Brooklyn, où tu allais t’installer.

Aujourd’hui, c’est chose faite : tu y as finalement rencontré une Haïtienne, que tu présentes comme l’élue de ton cœur. Tout est une question de volonté et de patience. «Qui attend longtemps au puits finit par trouver un seau à puiser », disait mon aïeul. Le plus dur pour toi reste à gérer le capital de sentiments et de confiance qu’elle a placé en toi. Ne la déçois pas, Landry. Tu sais, une bonne épouse est un don de Dieu. Si tu la gères mal, Dieu te la reprendra et tu n’auras que tes yeux pour pleurer. Nous les hommes, nous ne jugeons de la valeur d’une femme que lorsqu’on l’a déjà perdue. Souvent, nous ne prêtons pas attention aux petits clignotants qui s’allument sur notre chemin.

C’est une erreur que j’ai payée d’un lourd tribut. Ta belle-sœur Diana est rentrée chez elle en France parce que je n’ai pas su m’y prendre. C’est quand elle est partie que je me suis rendu compte qu’elle était la meilleure femme que je puisse jamais espérer rencontrer. Mon papy disait : « C’est quand un arbre est tombé qu’on mesure sa longueur.» Je regrette parce que j’ai du mal à rencontrer son égale. Je me bats pour trouver une assise à mon cœur, mais les choses ne sont pas si simples, Landry.

De nos jours, rares sont les filles qui sont sincères avec les hommes. Ce qui intéresse la plupart d’entre elles c’est l’argent et le matériel. Quand tu en as, tu peux avoir les femmes en quantité industrielle. Mais si tu as les poches vides, tu ne vaux même pas un cafard. Tu te rends compte, Landry ! Mais c’est compliqué pour nous, cadres aux revenus moyens. Si tu dis à une femme que tu es payé à 30.000 F CFA, elle t’apportera, à la fin du mois, les problèmes de 29.950 F CFA.
Il paraît que ce sont les grands pontes qui les ont gaspillées comme ça. Quand ils sortent avec ces filles, ils leur donnent souvent des sommes faramineuses. Aujourd’hui, il est même des lycéennes qui vont au cours avec des millions dans les poches pour narguer leurs congénères, ainsi que leurs enseignants payés en monnaie de singe.

Dans ces conditions, il est difficile de trouver une femme à mettre au foyer. De fait, ces grands pontes nous compliquent la vie, Landry. Finalement, je donne raison à mon grand-père, lui qui disait : « C’est l’éléphant qui élargit la piste de l’antilope. » Il est vraiment loin le temps où la femme s’alliait à un homme par amour. Seuls l’argent et le matériel les appâtent aujourd’hui. Là où le bât blesse, ce sont les parents qui encouragent leurs filles à se comporter de la sorte. Certains transforment même leurs enfants en fonds de commerce. Lors des mariages, ils exigent souvent des sommes élevées en guise de dot.

Or, nos ancêtres ne demandaient qu’un franc symbolique au gendre. Personnellement, je ne suis pas prêt à dépenser des fortunes pour épouser une femme, surtout qu’elle peut, du jour au lendemain, me plaquer. Landry, je fréquente actuellement une jeune fille que je voudrais épouser. Mais elle m’a dit que sa dot s’élève à douze millions de F CFA, comme celle de son aînée qui s’est mariée l’année dernière. Je lui ai fait comprendre que j’attendrai qu’elle soit en promotion pour aller la doter. « Qui ne peut pas nager traverse la rivière au gué », disait mon papy.

Comment les parents peuvent-ils vendre leurs filles comme si elles étaient des marchandises ? Le comble est que les familles ne parviennent pas souvent à rembourser ces sommes faramineuses lorsque leurs enfants quittent définitivement les foyers. Je ne me vois pas en train de vendre mes filles. Je n’exigerai qu’un franc symbolique comme dot pour leur mariage. Ainsi, je pourrai les reprendre à tout moment si elles sont maltraitées par leur mari.

Mais si je les vends à coups de millions, je ne pourrai pas rembourser cet argent. Conséquences: elles resteront dans des foyers qui ne sont en réalité que des nids de guêpes. Ce qui m’inquiète c’est que cette situation va de mal en pis. Au lieu de sensibiliser et éduquer leurs enfants, les parents passent leur temps à leur insuffler un esprit mercantile. C’est cette attitude qui incite les jeunes filles à faire de la prostitution. Mon grand-père qui disait: « Les tam-tams encouragent les danseurs. » Je crois que je ne vais pas me marier dans ce pays, parce que tout y est réuni pour encourager le célibat.

Mon frère Roga a été contraint d’aller épouser une femme là-bas en Afrique de l’Ouest parce que ne trouvant pas une compagne sérieuse dans notre pays. Pourtant, c’est un homme calme, qui a tout pour faire le bonheur de sa compagne. Mais, il éprouvait, comme moi, toutes les peines du monde à trouver une bonne épouse. Depuis qu’il s’est marié avec sa compagne ouest-africaine, il nage dans le bonheur. Fini, les aventures d’antan.

Landry, je suis tenté de faire comme lui, même si cela peut, à terme, paraître comme un pis-aller. «On ne fuit pas le pluie en se réfugiant dans la rivière », disait mon aïeul. Certes, l’amour n’a pas de frontières, mais trouves-tu normal que nous soyons contraints d’importer les femmes comme nous le faisons déjà avec les véhicules ? Décidément, nous allons être dépendants de l’extérieur sur tous les plans. Ce qui me fait peur c’est que ces femmes importées finissent toujours par retourner dans leur pays.

Et même quand on prend la retraite, elles refusent parfois d’aller avec leurs maris respectifs au village. Or, ceux-ci ne disposent plus d’assez de moyens pour faire face à la vie dispendieuse que leur impose la ville. «Les tendons donnent à l’homme la force de marcher », disait mon grand-père. Tu comprends que je suis stressé face à tout cela. Je ne sais plus à quel saint me vouer.
Bon, je te quitte. Prie pour moi afin que Dieu mette sur mon chemin une bonne épouse.

Jonas MOULENDA