Madame,

Notre pays est aujourd’hui à la croisée des chemins. La nation se trouve menacée dans ses fondements par la vacance du pouvoir causée par l’état de santé d’Ali Bongo et son absence prolongée. En tant que gardiens des lois, vous avez un rôle important à jouer pour éviter que le Gabon ne s’enfonce dans les abysses de la crise institutionnelle. Qu’il vous plaise donc d’appliquer la constitution dans l’intérêt du peuple gabonais, même si votre institution a toujours été une tour de Pise. « Même la poule noire pond des œufs blancs », disait mon grand-père.

Le peuple gabonais, épris de justice et de liberté, ne peut plus s’accommoder des violations des lois garantissant sa souveraineté. La trituration ou le non-respect de la constitution seraient est une provocation de plus. En 1993, vous avez frauduleusement proclamé Omar Bongo vainqueur face à Paul Mba Abessole. En 1998, vous avez fait Omar Bongo gagnant face à Pierre Mamboundou. Le même scénario s’est répété en 2005. En 2009, vous avez déclaré Ali Bongo gagnant face à André Mba Obame et Pierre Mamboundou, alors qu’il n’était arrivé qu’en troisième position dans cette élection. L’histoire a bégayé en 2016, mais celui que vous avez proclamé vainqueur se retrouve quasiment dans l’incapacité physique de gouverner le Gabon. Considérez que c’est une volonté divine pour sauver le peuple martyrisé et résigné. Mon aïeul disait: « La vache sans queue, c’est Dieu qui l’aide à chasser les mouches. »

Ali Bongo que vous avez catapulté à deux reprises à la tête de l’Etat est valétudinaire. Nous ne nous réjouissons pas de son sort mais nous vous rappelons la nécessité de le décharger définitivement de hautes charges de l’Etat qu’il ne peut plus assumer en raison de la dégradation de sa santé. Au lieu de triturer vainement la constitution, comblez le vide juridique sur la vacance du pouvoir et ouvrez la voie à une période de transition et à une élection présidentielle pluraliste et transparente, conformément à la constitution de notre pays. Vous êtes nostalgiques du passé, mais vous devez vous en tenir à la loi et suivre le vent de l’histoire. Mon grand-père disait : « Quand le cours d’eau change d’itinéraire, le caïman est obligé de le suivre. »

Votre institution est sur le plan politique un ensemble de contraintes et de ressources. Sa force ne réside pas seulement dans son existence, mais dans la façon dont elle est respectée et mise en œuvre. Son fonctionnement régulier doit passer par le strict respect des dispositions constitutionnelles en vigueur, dans le souci d’éviter toute éventuelle crise qui mettrait en péril le devenir de notre pays. La Cour constitutionnelle, en sa qualité de gardienne de la Constitution, a l’obligation de veiller à un contrôle strict de conformité s’agissant des règles applicables pour le fonctionnement de la République. N’écoutez pas ceux qui vous demandent de développer de nouvelles survivances de la dictature en place. Vous risquerez de pâtir de cette nouvelle forfaiture. « Le vin de maïs ne nuit pas à celui qui le prépare, mais à celui qui le boit », m’expliquait mon papé, grand viniculteur de son époque.

Lorsque vous aviez pris vos fonctions, vous vous étiez engagée à bien et fidèlement les remplir et à les exercer en toute indépendance et en toute impartialité dans le respect de la Constitution. Vous êtes donc tenue de veiller au respect scrupuleux et à la stricte application de la Constitution, de constater la vacance du pouvoir, de contrôler les opérations préliminaires liées à une nouvelle élection présidentielle, de s’assurer de l’éligibilité de tous les candidats, de veiller au bon déroulement et à la régularité du scrutin. Evitez de vous agglutiner au régime en place pour ne pas être jetée dans les tréfonds des poubelles nauséabondes de l’histoire en même temps que lui. Mon papy me rappelait que « la mouche qui aime l’anus du cadavre finit par être enterrée avec le cadavre. »

Madame, contrairement à ce que vous espérez, votre décision de triturer la constitution est un coup d’état constitutionnel qui va amplifier la crise institutionnelle dans notre pays, déjà transformé en pandémonium. Par l’addition de fraude à la loi, le tour de passe-passe, la lecture spécieuse des textes et l’usurpation de pouvoir, vous avez catalysé la mutation de la crise de régime en une grave crise institutionnelle. De par votre décision, vous avez voulu affirmer votre autorité, garder la haute main sur la gestion du pays et surtout aider le régime à conserver le pouvoir. Finalement, vous ne savez que faire des coups bas. Vos vilenies ne surprennent plus les Gabonais parce qu’ils connaissent votre nature. « Le chien sait aboyer mais ne sait pas dire », aimait à dire mon aïeul.

Jonas MOULENDA