Depuis l’élection présidentielle de 2016, remportée par l’opposant Jean Ping mais tripatouillée par le dictateur Ali Bongo, le Gabon semble réunir toutes les conditions d’un changement radical. La situation est mûre comme un fruit qui n’attend qu’un léger souffle pour tomber à terre.

Jonas MOULENDA 

Depuis le début du règne d’Ali Bongo, le Gabonais lambda vit de moins en moins longtemps et d’une manière de plus en plus précaire. Mal soigné, mal logé, chômeur ou modestement rémunéré, il doit chaque jour faire face à des problèmes insurmontables pour se déplacer et trouver de quoi sauvegarder une décence de façade. Le nombre de suicides et d’accidents vasculaires cérébraux (avc) atteint des sommets inquiétants ces derniers temps. Il pourrait croître les mois à venir.

La principale cause de cette situation alarmante est une désespérance due pour l’essentiel à l’absence de toute perspective d’une vie meilleure. Cette paupérisation dont la dynamique ne semble pas connaître de frein, et qui, de jour en jour, s’étend aux catégories professionnelles considérées il n’y a pas si longtemps comme privilégiées, est d’autant plus insupportable pour des milliers de citoyens honnêtes qui en sont les victimes qu’elle s’accompagne du contraste saisissant entre la grande masse des miséreux et la petite caste de nouveaux riches tapis dans les arcanes du régime ou dans des sociétés privées ayant des accointances avec la mafia cleptomane au pouvoir.

 

Le règne mortifère d’Ali Bongo a détruit le Gabon.

REVOLTES SPONTANEES. C’est aussi la conséquence d’immenses espoirs placés en Ali Bongo en 2009, espoirs d’une vie matériellement meilleure et moralement plus digne que sous le règne de son prédécesseur père Omar Bongo. Manifestement, c’est à ce niveau social que les frustrations sont les plus grandes. Celui qui s’était présenté comme un guérisseur d’écrouelles se révèle aujourd’hui n’être qu’un piranha. De son programme politique, il n’en reste plus rien au point que les Gabonais semblent désappointés.

Tout naturellement, ils éprouvent pour le pouvoir régnant la même haine viscérale, inextinguible qu’éprouvent les esclaves pour leur maître ou la victime pour son tortionnaire. Ce sentiment de vomissement, de rejet complet et irréversible pour les auteurs de leur humiliation, traverse non seulement les milliers de laissés-pour-compte, les étudiants qui sont naturellement contestataires, les cadres du secteur public se retrouvant du jour au lendemain sans responsabilité, voire sans revenu, mais aussi d’autres forces sociales habituellement conservatrices comme les avocats et les magistrats.
Du coup, des révoltes spontanées s’expriment quotidiennement un peu partout dans le pays.

Même les provinces traditionnellement soumises et fatalistes n’y échappent plus. A la moindre occasion, les populations agissent à hue et à dia, barricadant les voies publiques. Toute cette énergie révolutionnaire reste jusque-là de la jacquerie, faute d’une canalisation politique de la part de l’opposition. Comment en finir et à quel prix ? Tant qu’Ali Bongo est au pouvoir, nul espoir n’est possible. Nul avenir radieux n’est envisageable.

L’horizon s’est obscurci pour de nombreux jeunes Gabonais

C’est le soulèvement populaire consécutif au dernier hold-up électoral qui a mis en exergue, dans toute son amplitude, la rupture avec la despotique classe politique que rien ne légitime, ni les urnes ni la compétence dans la gestion des affaires. Les centaines de victimes, fauchées par les balles des militaires sur ordre d’Ali Bongo, ont payé le prix de cette démonstration. Le sacrifice suprême de ces martyrs de la démocratie a permis de révéler au monde entier la volonté des Gabonais d’en finir avec les responsables de la ruine du pays.

DELIQUESCENCE. Ali Bongo, affaibli par l’accident vasculaire cérébral ( dont il a été victime l’année dernière st désormais sans base sociale. Il n’existe plus d’Etat que son ombre. La déliquescence est générale. La police, la gendarmerie, l’administration sont discréditées. Les fonctionnaires sont las, ne croient plus en rien. Les citoyens exaspérés. Il n’y a plus un seul endroit où le ras de bol n’ait fait racine. L’armée elle-même n’échappe pas au mécontentement. Les soldats et les sous-officiers supportent de moins en moins la sale besogne qu’on leur fait faire au nom de l’impératif sécuritaire.

Certains commencent à penser qu’Ali Bongo pourrait bien se retrouver un jour dans la situation d’un Pinochet. Bref, la peur et le doute s’insinuent dans les esprits et la peur et le doute fragilisent le régime en place. Même au cœur du pouvoir, il y a fissures. Mais pour devenir force motrice, l’eau en ébullition a besoin d’être contenue, maîtrisée. C’est dire toute l’importance des conditions subjectives dans la réalisation positive d’un changement social et politique radical. C’est à ce niveau seul que se situe la faiblesse majeure qui permet au tyran de tenir debout, malgré des guibolles flageolantes.

Mais jusqu’à quand tiendra-t-il ? Son caractère s’est transformé en serpent prêt à se retourner pour le mordre. Il est arrogant avec la population, insultant avec les familles des victimes, malhonnête avec le peuple, tricheur et dictateur comme les plus grands despotes des pays de l’est du temps de la guerre froide. Beaucoup piaffent d’impatience pour régler leurs comptes avec celui qui dont l’arrogance a humilié plus d’un. Il est tellement sûr de lui et du soutien des militaires qu’il se permet de se pavaner dans les rues de Libreville au volant de véhicules rutilants.